Un matin gris au bord de la rivière
Ce matin-là, à la fin du mois de septembre, il pleuvait sur Hué. Pas une grosse pluie. Une pluie fine, patiente, qui annonçait la saison des pluies. Le ciel était bas. La rivière des Parfums avait pris une couleur de jade terne.
Le village de Thanh Tiên se trouve à une dizaine de kilomètres du centre-ville, au bord de la rivière. La route était presque vide. De temps en temps, une femme en chapeau conique passait à vélo, très lentement.
Je suis arrivée vers neuf heures. Le village était silencieux. Pas de bus de touristes, pas de stands, pas de bruit, seulement des maisons basses et des jardins mouillés. On était en semaine, et il n’y avait personne d’autre que moi. Pendant un instant, je me suis demandé si j’étais au bon endroit.
Puis j’ai vu une porte ouverte. Sur une table, devant la maison, il y avait des fleurs. Des fleurs de toutes sortes, roses, rouges, jaunes, bleues. Elles étaient si vives sous la lumière grise qu’elles semblaient presque vivantes.
Une tasse de thé et quatre siècles d’histoire
Avant même que je dise un mot, une femme est sortie de la maison. Elle m’avait vue la première, debout sous la pluie devant ses fleurs. Elle avait peut-être soixante-cinq ou soixante-dix ans. Ses cheveux gris étaient tirés en arrière, et elle portait une simple chemise bleu foncé. Elle avait un sourire large et chaleureux, de ceux qui mettent tout de suite à l’aise. Elle m’a fait signe d’entrer, à l’abri de la pluie. « Il n’y a pas beaucoup de visiteurs aujourd’hui », m’a-t-elle dit en riant. Je l’ai appelée « bác », comme on le fait ici, avec respect, pour une personne plus âgée.
Elle s’appelle Hòa, une artisane qui fabrique des fleurs en papier à Thanh Tiên depuis de longues années. Elle m’a servi du thé vert, très chaud. La pièce sentait le papier et la cire. Partout, il y avait des fleurs. Dans un coin, de grands sacs en plastique étaient remplis de pétales de toutes les couleurs. Sur la longue table de travail, des pétales roses, blancs et jaunes attendaient, à côté de petites feuilles vertes, de fines tiges de bambou.
Elle m’a raconté l’histoire du village. Le métier des fleurs en papier existe à Thanh Tiên depuis plus de quatre cents ans. Autrefois, ces fleurs n’étaient pas faites pour décorer les maisons. Elles étaient faites pour les autels. Les familles de Huế les posaient devant les photos des ancêtres, surtout pendant le Têt. Elles restaient là toute l’année. Puis, à la fin de l’année, on les brûlait, et on en achetait de nouvelles.
« Avant, tout le village travaillait », m’a-t-elle dit. « Les mois avant le Têt, on ne dormait presque pas. Il y avait des fleurs partout, dans chaque cour, sur chaque table. »
Puis les temps ont changé. Les gens ont acheté des fleurs en plastique, moins chères. Beaucoup de familles ont abandonné le métier. Les jeunes sont partis travailler en ville. Pendant des années, Thanh Tiên a failli perdre son savoir-faire.
Ce qui a redonné vie au village, c’est une idée simple : faire des fleurs non plus seulement pour les autels, mais aussi pour décorer les maisons et pour offrir. Aujourd’hui, on trouve à Thanh Tiên beaucoup de sortes de fleurs, de toutes les formes et de toutes les couleurs. Les visiteurs sont venus. Les photos ont circulé. Quelques familles continuent le métier. Elle en fait partie. Elle a appris le métier de ses parents, qui l’avaient appris des leurs.
« En ce moment, c’est calme », m’a-t-elle expliqué. « Le vrai travail commence dans un mois ou deux, avant le Têt. » Je comprenais mieux pourquoi le village semblait endormi. Il se reposait avant la grande saison.
Mes mains maladroites, ses mains patientes
Après le thé, elle m’a demandé : « Tu veux essayer ? » J’ai dit oui tout de suite.
Elle a commencé par la tige de bambou bien taillée. C’est le squelette de la fleur. Ensuite, le papier. Elle utilise un papier fin et coloré. Autrefois, on teignait le papier avec des couleurs naturelles, tirées des plantes. Elle m’a montré comment plier une feuille plusieurs fois, puis découper la forme d’un pétale avec des ciseaux. Un seul coup de ciseaux donne plusieurs pétales à la fois. C’est un petit secret qui fait gagner beaucoup de temps.
Puis vient l’étape que j’ai préférée : assembler les pétales. Pour les coller, elle n’utilise pas de colle en tube. Elle chauffe une bougie au-dessus d’une petite flamme. La cire fondue sert de colle. Elle refroidit très vite, et le pétale reste en place.
Il faut placer chaque pétale avec beaucoup de soin. Les pétales doivent se croiser, s’entremêler, et s’ouvrir juste comme il faut. Trop serrés, la fleur semble fermée. Trop ouverts, elle semble fanée. Elle le faisait sans même y penser. Moi, je retenais mon souffle à chaque pétale.
Nous avons assemblé la fleur couche par couche. D’abord le cœur jaune, puis les petits pétales, puis les grands. Petit à petit, la fleur a pris sa forme finale.
J’ai mis environ vingt minutes pour faire une seule fleur. Et Mme Hòa, elle, en fait tellement chaque jour qu’elle ne les compte plus. Ma fleur n’était pas parfaite. Un pétale était plus grand que les autres. Le cœur penchait un peu sur le côté. Mais quand je l’ai tenue dans ma main, j’étais fière comme une enfant. Elle l’a regardée, a hoché la tête et a dit : « Đẹp rồi » C’est beau !
Une fleur dans mon sac
Vers midi, la pluie s’est un peu calmée. Il était temps de partir. En reprenant la route, j’ai pensé à ce qu’elle m’avait dit pendant que nous travaillions. Ses enfants vivent en ville. Ils ne veulent pas reprendre le métier. « Tant que mes mains peuvent travailler, je continue », m’a-t-elle dit simplement. Il n’y avait pas de tristesse dans sa voix. Seulement une sorte de tranquillité.
Ce jour-là, à Thanh Tiên, la pluie, le silence et le village vide m’ont offert quelque chose de rare : du temps. Le temps d’écouter une histoire. Le temps de rater un pétale et de recommencer. Le temps de comprendre qu’une fleur de papier peut porter quatre siècles de mémoire.
Si vous passez par Hué lors de votre voyage au Vietnam, prenez une matinée pour venir ici. Venez un jour de semaine, même sous la pluie. Surtout sous la pluie, peut-être. Entrez dans la première maison où vous voyez des fleurs. Asseyez-vous, buvez un thé, et laissez vos mains apprendre.
Aujourd’hui, ma fleur un peu tordue est posée sur une étagère chez moi. Elle n’est pas parfaite. Mais chaque fois que je la regarde, j’entends encore la pluie de Hué sur un toit de tôle, et la voix douce de Mme Hòa qui me disait : « Đẹp rồi »
En bref
- Où : le village de Thanh Tiên se trouve dans le quartier de Dương Nỗ, à Hué, au bord de la rivière des Parfums, à environ 10 km du centre-ville.
- Comment y aller : à moto, à vélo, en taxi ou en Grab. Comptez environ 20 minutes en moto ou en voiture depuis le centre. Vous pouvez aussi intégrer cette visite à un voyage sur mesure au Vietnam
- Frais d’entrée : l’entrée du village est gratuite. Si vous faites un atelier chez une famille, laissez une petite somme pour remercier vos hôtes.
- Quand y aller : toute l’année. Le mois avant le Têt est la période la plus animée.
- Que faire : fabriquer une fleur avec les artisans, se promener à pied dans le village, faire du vélo dans la campagne alentour.

