À une trentaine de kilomètres au sud de Hanoi, les ruelles du village du chapeau conique de Tri Le (Tri Lễ) se parent chaque jour d’un blanc particulier : celui des feuilles de latanier séchées, étalées devant chaque maison. On y entend le cliquetis discret des aiguilles qui cousent, on croise des scooters chargés de piles de chapeaux fraîchement noués, prêts à partir vendre leur récolte du jour. Ici, presque chaque foyer perpétue le même geste, transmis depuis des générations : celui de donner naissance au nón lá, le fameux chapeau conique vietnamien.
1. Où se trouve Tri Le et pourquoi le visiter
Tri Le est un hameau de la commune de Dan Hoa (anciennement Tan Uoc, dans l’ancien district de Thanh Oai), à environ 30 km du centre de Hanoi. Le village se visite facilement en une demi-journée d’excursion, et peut aisément se combiner avec une halte au célèbre village voisin de Chuông, l’un des berceaux historiques du chapeau conique au Vietnam. Ce duo permet de comprendre, en une seule sortie, à la fois les racines les plus anciennes du métier et une de ses évolutions les plus récentes.
2. Tri Le, à l’ombre du célèbre village de Chuông
Il faut le dire d’emblée : Tri Le n’est pas le village le plus ancien dans l’art du chapeau conique. Cette place revient à Chuông, dont la réputation dépasse largement les frontières du delta du fleuve Rouge. Mais Tri Le n’en est pas moins un village de tradition à part entière : le métier y est pratiqué depuis environ un siècle, entièrement à la main, de la préparation des feuilles jusqu’à la dernière couture.
Le passage sous le portail d’entrée du village, construit en 1934 et dont les motifs se sont doucement effacés avec le temps, donne d’emblée une idée de cette ancienneté. C’est un peu la porte d’entrée vers un monde où le temps semble suivre un rythme différent, celui des saisons de récolte des feuilles et des mains qui tissent.
Les deux villages partagent le même geste fondateur, mais chacun a développé sa propre patte. À Chuông, les feuilles sont d’abord fumées, puis exposées à la rosée nocturne pour les assouplir avant d’être façonnées, un procédé qui donne au chapeau chuôngois sa silhouette fine et élancée, reconnaissable entre toutes à ses seize cercles de bambou soigneusement emboîtés les uns dans les autres.
À Tri Le, on privilégie un séchage naturel au grand soleil, sans fumage, ce qui donne des feuilles plus mates et un chapeau au tombé légèrement différent. Surtout, le village s’est taillé une réputation pour ses formes plus atypiques et ses expérimentations : plutôt que de perpétuer un seul modèle canonique, les artisans de Tri Le aiment explorer de nouvelles silhouettes, dont le fameux chapeau Lâm Xung, présenté plus loin, est le meilleur exemple.
3. Dans les ruelles de Tri Le : une immersion sensorielle
Se promener à Tri Le, c’est plonger dans une chorégraphie familiale et villageoise bien huilée. Devant chaque maison, la cour se transforme en petit atelier à ciel ouvert. Les enfants fendent le bambou en fines lanières, les anciens façonnent les cercles qui donneront leur forme au chapeau, les femmes cousent avec une dextérité qui ne semble jamais faillir. En été, alors que les enfants sont en vacances, ils viennent souvent prêter main-forte à leurs aînés, ajoutant à l’agitation joyeuse des ruelles.
Partout, le blanc domine : celui des feuilles de latanier séchées qui tapissent les allées, les cours, parfois même les toits. De temps à autre, un scooter chargé d’une haute pile de chapeaux traverse le village pour aller les vendre plus loin, une image devenue presque emblématique de Tri Le.
4. Le savoir-faire, étape par étape
Fabriquer un nón lá demande une succession d’étapes minutieuses, où rien n’est laissé au hasard :
- La sélection des feuilles : seules les jeunes pousses de latanier, larges, bien blanches et sans déchirure, sont retenues. Elles proviennent le plus souvent des provinces de Tuyên Quang et Phú Thọ, plus au nord.
- Le séchage au soleil, une étape cruciale qui demande environ 15 jours en hiver, contre seulement trois journées ensoleillées en été.
- Le montage sur un moule conique en bambou, qui donnera au chapeau sa silhouette caractéristique.
- La couture, patiente et régulière, qui fixe les feuilles sur l’armature.
- La finition du bord, où l’on renforce le pourtour du chapeau pour qu’il résiste aux années d’usage.
- La décoration, une étape optionnelle mais appréciée : certains chapeaux sont ornés de motifs peints à la main (paysages, fleurs de lotus ou calligraphie, etc), une touche artistique qui personnalise chaque pièce.
Chacune de ces étapes exige un savoir-faire précis, souvent appris dès l’enfance, en regardant faire ses parents ou grands-parents. Il faut compter, en moyenne, entre 4 et 6 heures de travail à un artisan expérimenté pour assembler et coudre un seul chapeau.
Aujourd’hui, de nombreux foyers se répartissent le travail : chaque maison se spécialise dans une étape précise du processus, puis les demi-produits circulent de main en main jusqu’à la finition. Cette une organisation collective permet d’accélérer considérablement la production tout en conservant la précision de chaque geste.
5. Le chapeau Lâm Xung, une création récente qui a fait la réputation du village
Si le métier lui-même est ancien, Tri Le s’est aussi fait connaître ces dernières années pour une création bien plus récente et surprenante : le chapeau « Lâm Xung ». Contrairement à ce que son ancrage dans le village pourrait laisser penser, il ne s’agit pas d’un modèle traditionnel transmis de génération en génération, mais d’une innovation plus contemporaine, devenue une véritable signature locale.
Son nom emprunte celui d’un personnage héroïque bien connu de la littérature chinoise classique, tiré du roman Au bord de l’eau. Cette référence, popularisée par des adaptations cinématographiques et télévisées très suivies, a inspiré les artisans de Tri Le pour donner naissance à un modèle unique, que l’on ne trouve nulle part ailleurs, pas même à Chuông. C’est aujourd’hui l’un des éléments qui permet à Tri Le de se démarquer et de construire sa propre identité, aux côtés de son voisin plus célèbre.
6. Un patrimoine vivant : les lieux à découvrir sur place
Au-delà de l’atelier à ciel ouvert que constitue le village, Tri Le conserve un patrimoine architectural et spirituel intéressant. Đình Tri Le (maison communale du village), reconnu comme monument historique national, incarne cette fonction si particulière des đình dans les campagnes du Nord-Vietnam : à la fois lieu de culte du génie tutélaire du village et espace de rassemblement communautaire, où se tiennent encore aujourd’hui les grandes fêtes et décisions de la vie villageoise.
Non loin, la pagode Báo Ân, aussi connue localement sous le nom de chùa Quàn, est un ancien sanctuaire bouddhique chargé d’histoire, aujourd’hui engagé dans d’importants travaux de restauration pour accueillir dans de meilleures conditions les fidèles et pratiquants qui continuent de s’y rendre.
On peut également admirer certaines maisons traditionnelles, avec leur cour intérieure, leur étang à poissons et leur architecture rurale typique du delta du fleuve Rouge, un décor qui semble figé dans le Nord-Vietnam d’autrefois.
7. Tri Le aujourd’hui : entre tradition et ouverture internationale
Le village ne se contente pas de préserver son passé : il s’ouvre aussi résolument sur l’avenir. Une Maison traditionnelle dédiée au métier du chapeau conique de Tri Le a été inaugurée en 2026, offrant un espace de mémoire et de transmission pour les jeunes générations comme pour les visiteurs curieux de découvrir le processus de fabrication.
Ce nouvel élan s’inscrit notamment dans le cadre du projet TRILAF, né d’une collaboration entre la commune de Dân Hòa et Département de langue et de culture françaises, l’Université de langues et d’études internationales de l’Université nationale de Hanoi, et l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), avec pour ambition de renforcer les liens culturels avec la communauté francophone tout en valorisant ce savoir-faire artisanal à l’international.
Les chapeaux de Tri Le, eux, continuent de voyager bien au-delà du Vietnam, exportés notamment vers la Chine, le Japon et d’autres pays d’Asie. Un succès qui n’empêche pas les habitants de faire face à un défi bien réel : celui de préserver ce métier manuel et de trouver de nouveaux débouchés, dans un monde où la production artisanale doit sans cesse se réinventer pour durer.
8. Conseils pratiques pour les voyageurs
Pour profiter pleinement de la visite, mieux vaut s’y rendre le matin, moment où les artisans sont le plus actifs dans leurs cours. Le trajet depuis Hanoi prend environ une heure, et il est facile de combiner la visite avec un passage par le village de Chuông, tout proche, pour une immersion complète dans l’univers du chapeau conique vietnamien.
Certains ateliers proposent aux visiteurs de s’initier, le temps de quelques gestes, à la couture d’un chapeau aux côtés d’un artisan local, une expérience simple, mais qui en dit long sur la patience nécessaire à cet artisanat.
En conclusion
Le chapeau conique est un symbole discret du Vietnam, mais connu bien au-delà de ses frontières. Chaque jour, il continue de prendre forme entre les mains des habitants de Tri Lễ. Entre gestes hérités du passé et création plus récente comme le fameux chapeau Lâm Xung, le village offre un visage vivant de l’artisanat vietnamien, à la fois fidèle à ses racines et tourné vers demain.
Tri Lễ n’est d’ailleurs qu’un exemple parmi tant d’autres villages artisanaux qui font la richesse culturelle de la région de Hanoi, chacun gardien d’un savoir-faire unique transmis de génération en génération.

