Un village d’estampes au bord de la rivière
En quittant le village des fleurs en papier de Thanh Tiên, j’ai décidé d’aller au village de Sình, qui se trouve juste à côté, à quelques minutes seulement. La pluie était toujours là, douce et grise.
Le village de Sình est célèbre dans tout le centre du Vietnam pour ses estampes populaires. Pendant des siècles, presque chaque famille du village fabriquait des images imprimées sur papier. On les achetait au marché, surtout avant le Têt.
En marchant dans les ruelles, j’ai vite compris que le village avait changé. Les maisons étaient neuves, les portes fermées. Je cherchais des feuilles de papier qui sèchent au soleil, des tables couvertes de couleurs. Je n’ai rien vu de tout cela. Seulement des jardins mouillés et le bruit de la pluie. Au bout d’une petite ruelle, pourtant, une maison faisait exception. C’était la seule où l’on fabriquait encore les estampes comme autrefois.
L’homme qui grave le bois
C’est la maison de M. Kỳ Hữu Phước, l’artisan le plus connu du village. Quand je suis arrivée, il ne m’a pas vue. Il était assis à sa table de travail, penché sur une planche de bois. Dans sa main, un petit ciseau. Il gravait une matrice, la planche qui sert à imprimer les estampes.
Sa femme est venue m’accueillir. Elle m’a souri et m’a fait entrer dans l’espace réservé aux visiteurs. Je ne voulais pas déranger son mari. Alors je suis restée un moment à l’observer, de loin, en silence. Phước n’est plus jeune. Mais ses gestes étaient rapides et sûrs. Son regard ne quittait pas le bois. Le ciseau avançait, petit à petit, et une image apparaissait, ligne après ligne. Il travaillait comme si le temps n’existait pas.
Pendant que je regardais son mari, sa femme s’est approchée de moi. Elle a commencé à me parler du village, à voix basse, pour ne pas le déranger.
« Ici, tout le monde dit Sình », m’a-t-elle expliqué. « Mais le vrai nom du village, son nom écrit, c’est Lại Ân. » Lại Ân veut dire « compter sur la bienveillance ». C’est une façon d’exprimer la gratitude des habitants envers les divinités et les ancêtres. Le mot « Sình », lui, viendrait sans doute des terres marécageuses au bord de la rivière.
Elle m’a raconté que Sình est l’un des plus anciens villages de la région. Il est né très tôt, à l’époque des seigneurs Nguyễn, dans ce qu’on appelait alors le Đàng Trong, le royaume du Sud. Juste en face, de l’autre côté de la rivière des Parfums, se trouvait Thanh Hà, un port fluvial très célèbre à cette époque.
« Le village était aussi un lieu de culture », a-t-elle ajouté. Elle m’a parlé de la pagode Sùng Hóa, au cœur du village. Autrefois, c’était l’une des plus grandes pagodes de toute l’ancienne région de Hóa Châu, autour de Huế.
En l’écoutant, j’ai compris que Sình n’était pas seulement un village d’artisans. C’était un petit morceau de l’histoire de Huế.
La famille Kỳ fabrique des estampes depuis des générations. M. Phước est la neuvième génération d’artisans. Selon la légende, le métier serait arrivé à Sình avec l’un de ses ancêtres, venu s’installer ici il y a plus de quatre cents ans.
Les estampes de Sình ne sont pas faites pour décorer. Elles servent au culte. On les pose sur les autels, on les brûle pendant les cérémonies pour prier la paix, la santé, une bonne récolte. Il y a environ cinquante sujets différents. On les classe en trois groupes : les personnages, les animaux et les objets.
Pendant de longues années, ces images ont été interdites, considérées comme de la superstition. Beaucoup de familles ont abandonné. M. Phước, lui, n’a pas voulu perdre l’héritage de ses ancêtres. Il a enveloppé ses précieuses matrices dans du plastique et les a enterrées pour les cacher. Pendant un temps, il était le seul à connaître encore tout le savoir-faire du village.
Quand le métier a pu renaître, il a ressorti ses planches. Aujourd’hui, il continue à graver de nouvelles matrices. Il a aussi transmis la gravure à des jeunes du village. Grâce à lui, les estampes de Sình existent encore.
Ma première estampe
Dans l’espace des visiteurs, plusieurs matrices en bois étaient posées sur une table. Elles sont taillées dans du bois de jacquier, un bois solide qui résiste au temps. Certaines étaient noires, usées par des années d’impression. On voyait à peine les dessins en relief, tant ils étaient fins.
La femme de M. Phước m’a montré, étape par étape, comment imprimer ma propre estampe. Les gestes semblaient simples. Je me suis vite rendu compte qu’ils ne l’étaient pas. D’abord, elle a pris une bouteille d’encre noire, préparée à l’avance. Elle en a versé un peu dans une petite boîte. Ensuite, on étale l’encre sur la matrice. Pas trop, sinon les traits deviennent flous. Pas trop peu, sinon l’image reste pâle. J’ai passé l’encre doucement, en essayant de couvrir chaque ligne. Elle me regardait et hochait la tête.
Après, il faut poser la feuille de papier sur la planche. Il faut la placer bien droite, d’un seul geste, sans la faire glisser. J’ai retenu mon souffle. La feuille s’est posée presque au bon endroit.
Puis vient le moment que j’ai préféré. Avec une petite brosse, on frotte le dos du papier, doucement, de haut en bas. Sous la brosse, on sent le relief du bois. On ne voit encore rien, mais on devine que l’image est en train de naître. Enfin, elle m’a dit de soulever la feuille, lentement, par un coin. Et l’image est apparue. Des lignes noires, nettes, un dessin vieux de plusieurs siècles, imprimé par mes propres mains. Il y avait quelques petites taches, un trait un peu pâle sur le côté. Mais j’étais émue. Elle a souri, comme pour dire : « C’est bien. »
Elle m’a expliqué que ce n’est que la première étape. Ensuite, les artisans ajoutent les couleurs à la main, une par une. Autrefois, le papier était recouvert d’une fine couche de poudre de coquillage, qui lui donnait un léger éclat. Une seule estampe demande donc beaucoup de patience.
Le bruit du ciseau sous la pluie
Avant de partir, je me suis retournée une dernière fois. M. Phước n’avait pas bougé. Il était toujours penché sur son bois, le ciseau à la main. Il n’avait sans doute même pas remarqué ma présence. Ou peut-être que si, mais il ne voulait pas perdre le fil de son travail.
J’ai pensé à toutes ces années où il a gardé ses matrices cachées sous la terre. À toutes ces images qu’il a sauvées. Et à cette question qui reste en suspens : qui continuera après lui ?
Ce jour-là, j’ai visité deux villages voisins, au bord de la même rivière. À Thanh Tiên, des fleurs de papier. À Sình, des images de papier. Deux métiers fragiles, portés par quelques mains qui refusent de s’arrêter.
Si vous passez par Huế, venez jusqu’au bout de cette petite ruelle. Entrez doucement. Regardez l’artisan travailler sans le déranger. Puis laissez-vous guider, et imprimez votre propre estampe. Vous repartirez avec une feuille de papier toute simple. Mais vous saurez qu’elle porte quatre siècles d’histoire.
Le saviez-vous ?
Le métier des estampes de Sình porte plusieurs noms. Les habitants parlent du « métier du papier », du « métier du collage », du « métier du hồ điệp », du nom de l’enduit à base de coquillages qui recouvre le papier, ou tout simplement du « métier de Sình ». Tous ces noms rappellent une chose : ici, on fabrique des images en papier pour le culte. Contrairement aux célèbres estampes de Đông Hồ et de Hàng Trống, dans le nord du Vietnam, celles de Sình ne servent pas à décorer. Elles accompagnent les prières et les offrandes.
Le 12 mai 2016, le village de Sình a été officiellement reconnu comme village artisanal traditionnel par la province de Thừa Thiên Huế, aujourd’hui la ville de Huế. Puis, le 16 avril 2019, les deux villages voisins ont été réunis sous un même nom : le site touristique « Village artisanal traditionnel des fleurs en papier de Thanh Tiên – Estampes populaires de Sình ». Une belle raison de les visiter le même jour, comme je l’ai fait.
En bref
- Où : le village de Sình se trouve dans le quartier de Dương Nỗ, à Huế, au bord de la rivière des Parfums, à environ 9 km du centre-ville, juste à côté du village de Thanh Tiên.
- Comment y aller : à moto, à vélo, en taxi ou en Grab. Il est facile de combiner les deux villages dans la même demi-journée. Vous pouvez aussi intégrer cette visite à un voyage sur mesure au Vietnam.
- Quand y aller : toute l’année. Le mois avant le Têt est la période la plus animée. Le village est aussi connu pour sa fête de la lutte traditionnelle, le 10e jour du premier mois lunaire.
- Que faire : observer le travail de l’artisan, imprimer votre propre estampe, acheter quelques images comme souvenir.

